Dazed and Confused (on va éviter le titre français « Génération Rebelle », hein…) suit de trois ans Slacker. Pour ma part, il le suit de 24 heures, puisque je les ai regardés successivement sur deux soirées. Cela a fait pour moi du second un prolongement d’autant plus évident du premier, même si les deux films affichent un certain nombre de différences claires.
Le film se place en 1976, toujours à Austin, et on a laissé nos slackers vingtenaires bien aimés des années 1990 pour des lycéennes et lycéens qui célèbrent leur dernier jour de cours.
Dazed déploie une intrigue légère (ce qui est déjà plus que Slacker), presque vaporeuse. On suit plusieurs groupes qui se forment et se croisent tout au long de cette fin de journée, et qui finissent par converger vers une fête en plein air, qui est une sorte de climax. Mais le film ne cherche pas au fil de la nuit qui suit à résoudre une situation déterminée, plutôt à capturer la sensation de ce moment important et anecdotique à la fois.
Linklater avait 16 ans en 1976 et forcément, le film transpire ce que l’on imagine de son vécu. Mais cela donne une nostalgie brute : celle des rituels de bizutage idiots, de l’ennui des soirées à tourner en voiture parce qu’on ne sait pas quoi faire d’autre. On sent au fond cette angoisse latente de l’avenir qui se pointe. On pourrait faire un parallèle avec les premiers Brett Easton Ellis, pour cet ennui et cette angoisse, mais on ne sombre jamais dans ce désespoir profond, l’ambiance reste positive.
On garde certains principes de Slacker : une unité de temps (ce dernier jour d’école et la nuit qui s’en suit) et de lieu (même si l’on change d’espaces, on semble rester dans un quartier ou tout le monde se croise), une galerie de personnages foisonnante et un refus d’une intrigue traditionnelle pour mettre l’accent sur l’ambiance générale.
Certes, on sent que Linklater a eu un peu plus de $$$ en poche. La mise en scène gagne en fluidité. Et le casting est un réservoir de futures stars. Ce qui en est même surprenant : comment Linklater a-t-il pu réunir Ben Affleck, Matthew McConaughey, Milla Jovovich, Parker Posey ou encore Renée Zellweger (qui fait de la figuration) avant tout le monde ? Linklater et sa co-productrice ont ratissé large, passant des mois à auditionner des centaines de jeunes à New York, Los Angeles, mais aussi directement à Austin. Pour McConaughey la légende raconte que le directeur de casting l’a rencontré par hasard dans un bar d’Austin. Et que Linklager, bluffé par son charisme, aurait étoffé le rôle de Wooderson au fur et à mesure du tournage.
De Slacker, on retrouve surtout ces dialogues improbables, souvent drôles, parfois profondément philosophiques. Linklater filme ses lycéens comme il filmait ses slackers : avec une empathie totale pour ces gamins qui essaient d’exister dans une ville texane avant que la vie adulte ne les rattrape.
Mais dans Slacker, le temps était horizontal, presque infini : on passait d’une personne à l’autre sans urgence, dans un flux continu et en se disait que cela pouvait continuer indéfiniment. Dans Dazed and Confused, Linklater introduit une tension nouvelle : la limite. Le film se déroule sur une seule journée et une seule nuit. Ce fameux « dernier jour d’école », ce moment charnière où le futur commence à presser. Le temps n’est plus seulement une matière qu’on observe (comme dans un docu), c’est ce que les personnages essaient désespérément de retenir. Et la fête dans la forêt, c’est une tentative de suspendre le temps avant que les responsabilités de l’âge adulte ne s’imposent.
C’est sans doute là que réside le génie de Linklater : transformer en universel ce qui semble banal de prime abord. On se retrouve donc dans ces lycéens comme l’on se retrouvait dans les slackers. Et de l’un à l’autre l’on se dit que peut être la vie est en bonne partie constituée de cette errance souvent dazed, souvent confused, mais aussi belle, simplement.
